Temps de latence



La lumière vient souvent avec les années. En 15 ans de métier nous avons pu vérifier l’adage qui dit qu’un galériste s’enrichit de ce qu’il ne vend pas. On peut aussi ajouter qu’il s’enrichit à son corps défendant car ce qu’il conserve est ce que ses clients n’ont pas voulu lui acheter. Et s’ils n’ont pas voulu l'acquérir c’est que les pièces qui leur étaient présentées étaient par trop surprenantes, par trop différentes de ce à quoi ils s'attendaient. Nous ne pouvons expliquer ce phénomène que par la longueur du nerf optique qui dans ce cas, entre rétine et partie cognitive du cerveau, ne peut être mesurée qu’en termes d’années. Or les pièces différentes, les pièces inattendues sont souvent celles qui avec le temps deviennent les plus marquantes, les plus emblématiques d’un artiste. Aux mêmes causes les mêmes effets, ce qui est vrai pour les clients l’est évidemment aussi pour les galeristes, car ces derniers ne s'engagent pas sur ces mêmes pièces pour des raisons identiques à celles des premiers. Et puis il y a aussi le cas où l’artiste se censure lui-même, pensant que l’œuvre écartée ne sera pas du goût de son public ou dépareillera un ensemble qu’il juge par ailleurs cohérent. Bref, comme personne ne sait vraiment, tout le monde s’abstient. Les chemins les plus fréquentés, à défaut d’être les plus enrichissants sont finalement les plus surs. En découvrant «Les Demoiselles d’Avignon» en 1907 les proches de Picasso ne l’avaient-ils pas cru fou ? L’œuvre ne trouva d’ailleurs son premier acquéreur qu’en 1924. Il est assurément des plus facile, après, d’avoir un regard amusé et sous-entendu sur les bévues des collectionneurs, des marchands et même des artistes à propos de présentations passées. Galerie Anna-Tschopp sacrifiera à cette facilité et présentera pour sa future exposition «Jean-Jacques Surian» un grand nombre d’œuvres toujours propriété de l’artiste car n’ayant jamais trouvé preneur en leur temps. Nous n’inventons rien ici. Etablir le commissariat de cette monstration sur le manque de clairvoyance et d’intuition des uns et des autres, nous compris, s’apparente de fait à une démarche muséale si on considère que les collections publiques sont assez souvent constituées de droits de successions. Nous espérons tout de même pour les artistes que les nerfs optiques de leurs collectionneurs ne soient pas toujours longs au point de n’offrir que des regards posthumes. 



F for Fake



La faute n’est pas au menteur mais à celui qui le croit. Cette phrase tirée d’une interview d’Orson Welles reprend tout son sel aujourd’hui à l’annonce de l’arrestation d’un rocambolesque galeriste poursuivi pour avoir escroqué ses clients d’une vingtaine de millions de dollars entre 2016 et 2019. Jeune, beau, affable il s’était spécialisé dans la très particulière copropriété du vide. S’appuyant sur une clientèle constituée du dicton anglais «Nobody is wealthy enough not to be greedy» il vendait à différents acquéreurs, en pleine propriété ou sous forme de parts, des œuvres «à fort potentiel lucratif» mais qui malheureusement ne lui appartenaient pas. Les dites œuvres évidemment invisibles étaient supposées stockées à l'abri du regard indiscret du fisc dans des coffres de ports francs. Il y aurait parait-il un néologisme pour décrire ce genre de collectionneurs plus sensibles à la valeur financière qu’à la valeur artistique : les specullecteurs. Dans le cas présent les valeurs financières se sont toutefois révélées être «stuff as dreams are made on». Galerie Anna-Tschopp éprouve une certaine sympathie vis-à-vis de ce confrère, cet alchimiste de l’art qui a su transformer de la crédulité cupide en or. Il faut savoir que l’homme est anglais d'éducation et qu’en matière financière les lois de ce pays sont plutôt laxistes. On considère en effet là-bas que, soit vous avez fait fortune par vous-même et dans ce cas vous connaissez le monde des affaires, soit vous en avez hérité et c’est alors à vous de vous en montrer digne en sachant la défendre. Nous doutons que beaucoup de grands banquiers ou capitaines d'industrie soient pris dans cette nasse là, mais que d'autres, moins affûtés, aient très involontairement participé à une redistribution de leur richesse est certain.


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