Projets contrariés



Notre trêve estivale fut cette année pour partie allemande. Un déplacement qui s’est tout d’abord annoncé tourner à l’aventure car le gouvernement allemand venait de remettre en cours des mesures sanitaires strictes pour les voyageurs en provenance du sud de la France. Situation très déconcertante pour Anna Tschopp, Belfortaine d’origine, et de ce fait plus habituée historiquement à voir débouler les Allemands chez elle sans autorisation qu’à être obligée de montrer passe blanc pour entrer chez eux. Il est vrai que ce ne sont plus les mêmes et que de toutes façons chez eux aussi les ambitions politiques semblent devoir buter sur les moyens mis en œuvre pour les réaliser. A la frontière contrôleurs médicaux et douaniers brillaient par leur absence. Outre Rhin nous avons d’ailleurs retrouvé des populations qui comme beaucoup d’autres en Europe doutent de la compétence de leurs dirigeants et surtout de la pertinence de leurs décisions. Cependant notre but n’était pas d’entreprendre une comparaison circonstanciée des bienfaits réels ou supposés du modèle allemand mais de rendre visite à des amis de plus de cinquante ans. Et par la même occasion de profiter du voyage pour visiter les musées ­d’Unterlinden et de Stuttgart ainsi que la fondation Beyeler. Nous voulions découvrir le retable ­d’Issenheim dans sa version restaurée et nous réapproprier certaines œuvres d’Otto Dix dans le cadre de la préparation d’une exposition Sergio Birga consacrée à l’époque où justement ceux-ci se fréquentaient. A l’occasion de cette remémoration nous nous sommes aperçus que si l’influence d’Otto Dix sur Sergio ­Birga était évidente, des rapprochements pouvaient aussi être permis avec un autre artiste que ­Galerie Anna-Tschopp collectionne avec assiduité : Gibergues. Ce qui pourrait nous amener à repenser et élargir la thématique de notre exposition. Nous en reparlerons probablement ici. Cependant la ville de Stuttgart sait aussi mettre en valeur d’autres aspects de sa culture en la présence d’un ­«Porsche ­Museum» et d’un ­«Mercedes-Benz ­Museum». Connaissant le second nous nous sommes rendus dans le premier, visite qui nous a dessillé encore un peu plus les yeux quant aux velléités ­françaises de démocratisation de l’art. Le «Porsche ­Museum» s’est en effet révélé beaucoup plus fréquenté, surtout par les Français, que le ­«Kunstmuseum» (musée d’art moderne et contemporain), soulignant ainsi les légitimes priorités du public quant au choix de son érudition. Mais alors que nous nous préparions à mettre en cause la réussite des FRACs, FNAC, Education Nationale et autres tenants d’une «culture moins populaire.iste pour tous» dans l’accomplissement de leur mission auto-assignée, nous avons reçu un appel d’Annie Birga nous annonçant le décès de son mari Sergio. Ce dernier s’était noyé alors qu’il passait des vacances à Cannes. Cet accident alimente la très involontaire et très mauvaise habitude prise maintenant depuis deux ans par Galerie ­Anna-Tschopp, à savoir de faire l’éloge funèbre de ses artistes. Eloge est ici un terme mal choisi car si certains manquaient évidemment de reconnaissance, tous n’ont nul besoin d’un laudateur pour souligner un talent qui s’exprime avec évidence par lui-même. Pour ce qui retourne de  Sergio Birga il était pour nous une source inépuisable d’anecdotes sur les petits et les grands travers de ses pairs. Il avait en effet approché nombre de mouvements activistes des années soixante et soixante-dix du siècle dernier et avait aussi été secrétaire de la «Jeune Peinture» sous les présidences de Gérard ­Fromanger et Bernard Morteyrol. Ces diverses pérégrinations lui avaient fourni une connaissance intime du milieu et de ses vicissitudes. Jadis maoïste convaincu il avait considéré l’art comme un moyen de propagande et a souvent contribué à la réalisation d’affiches et de dessins pour les mouvements et la presse «rouges» de l’époque. Il s’en était par la suite éloigné pour revenir à des thématiques plus consensuelles et liées à sa vie personnelle. Sans jamais toutefois abandonner cette touche expressionniste si caractéristique de son travail. Ce rapide tour artistique ne serait cependant complet s’il omettait que ­Sergio Birga était aussi un grand amateur de littérature, avec un engouement non feint pour Franz Kafka qu’il a souvent traduit en peintures, dessins et surtout gravures. Nos pensées vont à son épouse Annie dont il ne se séparait jamais et qui doit aujourd’hui se sentir bien seule.



Sergio Birga (1940 - 2021)