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Nous n’avons aucune preuve tangible de ce que nous avançons ici si ce n’est, comme l’assure Arthur Schopenhauer, que c’est toujours la même histoire que nous ressert l’Histoire mais présentée différemment. Il s’agit cette fois de la découverte dans une poubelle de plusieurs millions de dollars en tableaux. Nous exprimons toujours quelques doutes sur la véracité de ce genre de conte dont la presse se régale à faire échos. Rappelons tout d’abord les ingrédients les plus souvent utilisés dans la mise sur le marché de faux. En premier lieu le principal acteur, à savoir «l’auteur» des œuvres doit être assurément mort. Il serait en effet des plus néfaste qu’il resurgisse on ne sait d’où pour infirmer l’authenticité d’un travail qui lui est attribué. Ensuite pour éviter toute suspicion de connivence ou de conflit d’intérêt le «découvreur» se doit d’être totalement étranger au marché de l’art ou même au milieu artistique. Un innocent aux mains pleines qui par une sorte de prémonition, ou par un hasard vraiment fortuit, entre par la  suite en contact avec un spécialiste, alchimiste de son état, expert agréé de la transmutation de toiles non identifiées en tableaux de Maître. D’un coup de tampon bien placé ce dernier avalise une trouvaille de brocanteur en découverte majeure de l’histoire de l’art à la valeur inestimable. Autre prérequis à la crédibilité de la fable, la découverte doit être faite dans un lieu où le défunt artiste est su avoir traîné ses guêtres. Les lieux de vie de ses proches, attestés, probables ou possibles sont bien évidemment acceptés. Les deux derniers qualificatifs sont même quasi indispensables puisqu’ils drapent de vraisemblance la traçabilité d’un objet jusqu’alors non répertorié. En effet découvrir un Van Gogh sur la lune pourrait paraître extravagant alors qu’une provenance ayant pour source la grange, à l’époque propriété d’un aubergiste arlésien, s’inscrit comme plus plausible. C’est pourquoi les remises, les greniers, les caves, tous les lieux d’abandon sont particulièrement prisés dans ce type de récit car pouvant parfaitement justifier un oubli ou un dédain ; surtout si leurs propriétaires successifs sont supposés peu prédisposés à reconnaître un chef-d’œuvre. Nous conseillons d’ailleurs à nos lecteurs de vérifier leur généalogie et d’aller au plus vite fouiller les fenils de leurs ancêtres. Si jamais l’une de leurs aïeules s’avérait avoir été danseuse au Moulin Rouge ils pourraient y dénicher un Toulouse-Lautrec. Pour en revenir à notre histoire, à défaut d’aristocrate toulousain elle met en scène un peintre du Connecticut (USA), là-bas très apprécié, dont la biographie atteste du décès en 2016. Le lien corrélant les œuvres à l’artiste se veut  indubitablement établi puisque la poubelle receleuse est sensée provenir d’une grange ayant servi d’atelier à ce dernier. Quant au «découvreur» du trésor qui dans la désignation française est stipulé, peu innocemment parfois, «inventeur» il s’agit d’un mécanicien, profession a priori faiblement reliée à la peinture. Cependant, quoique annoncé totalement ignorant des choses de l’art, celui-ci aurait été séduit par la singulière qualité de sa découverte au point de mener une enquête, laquelle l’aurait conduit jusqu’aux ayants droit du défunt auteur des tableaux. Ici les américains innovent dans la scénarisation puisque l’attribution des toiles à un artiste n’est plus le fait d’un quelconque expert mais des représentants authentiques en personne. Imparable ! Pour respectueux qu’il soit des conventions du genre ce scénario présente tout de même quelques incohérences. Décès de l’artiste en 2016, découverte de la poubelle en 2017, authentification des pièces en 2021, tout semble aller vite, trop vite. Du moins pour un esprit européen. Le rapprochement des dates et des faits laisse à penser que les œuvres ne sont pas apparues dans l’inventaire successoral alors qu’elles auraient pu ou dû y figurer. Exclusion étonnante pour une valeur estimée à plusieurs millions de dollars ; et d’autant plus étonnante que la présence des tableaux n’était pas voilée puisqu’ils ont été «déstockés» dans l’année qui a suivi le décès. Il est vrai qu’aux Etats-Unis les accords privés sont souvent préférés aux litiges publics. De là à considérer que les ayants droit et le découvreur aient pu s’entendre il n’y a qu’un pas. Toutefois prudents les premiers n’ont pas formellement certifié l’origine des œuvres mais donné une simple autorisation au second de les conserver ou de les commercialiser. Une façon élégante de se tirer des flûtes en cas de controverse future.



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