Odyssée



Les expositions dites «hors les murs» représentent un moyen non négligeable d’augmenter la visibilité d’une galerie et de ses artistes mais la réintégration des pénates originelles est parfois difficile. Il y a onze ans, en la personne de son directeur de l’époque, la société «Biotop développement» nous demandait d’organiser une exposition à l’occasion de l’inauguration de ses nouveaux locaux, boulevard Gueidon à Marseille. Prémonitoire de ce que nous faisons actuellement nous y avions présenté une seule œuvre pour chaque artiste sélectionné et parmi elles un tableau de deux mètres par trois de Lao Sheng et une sculpture nommée «Totem» de Jean-Yves Gosti. Pour nous aider au transfert des œuvres nos commanditaires nous avaient assurés mettre à notre disposition quelques bras musclés. Ceux-ci étaient évidemment là pour l’aller mais beaucoup moins présents pour le retour quelques semaines plus tard. Si nous avons pu ramener sans encombre l’ensemble des pièces courantes, il n’en fut pas de même pour «Totem». Il faut dire que volume et surtout poids sont impressionnants. L’œuvre a pour colonne vertébrale une traverse de chemin de fer de plus de deux mètres évidée en son centre que viennent recouvrir un demi cylindre de métal d’un coté et une plaque de fonte texturée de l’autre. La traverse abrite la découpe à la lance thermique d’une tôle d’acier dessinant une forme humanoïde à taille réelle. Ce personnage est accompagné de sa radiophotographie en négatif sur plaque de verre portée par le cylindre. La même en positif tiré sur papier est adaptée à la plaque de fonte. Plaque et cylindre sont montés sur charnières et pivotent de manière à enfermer le personnage ou au contraire à le révéler. Les quatre agencements possibles offrent au regard une sorte de monolithe métallique clos ou bien le personnage en perspective de ses doubles radiographiés. La stabilité de l’ensemble est assurée par un soubassement constitué d’une tôle d’acier capable d’éviter un renversement même en cas d’ouragan. On comprend facilement que le poids et le volume du tout, associés à la fragilité de certaines parties rendent la manipulation incertaine, voire impossible pour un homme seul. D’autant plus qu’à l’époque de l’inauguration l’ascenseur prévu pour les lieux n’existait que par son puits. Dès lors les vents se sont montrés contraires et les empêchements multiples. Une négligence certaine de notre part, des transporteurs incapables de nous adresser un devis,  des modifications de fonctionnement au sein de la société «Biotop développement», son changement de nom et de statut, le Covid, ont fait que de reports en contretemps les années ont passé. Nous n’étions pas non plus particulièrement inquiets quant à une possible disparition car confiants dans la solidité financière de l’entreprise qui l’abritait. L’œuvre était de plus bien exposée, très visible, placée juste en face du Lao Sheng qui lui ne nous a jamais inquiété quant à sa reprise puisque vendu. Mais il n’est de bonne exposition qui ne se quitte et il y a un mois nous avons décidé d’acter d’un retour.  Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage et puis est retourné vivre entre ses parents le reste de son âge. La référence au vieillissement n’est pas fortuite ici car dans l’esprit de Jean-Yves Gosti «Totem» devait attester de l’effacement différencié de ses différents composants dans le temps. En effet le négatif sur verre, le positif sur papier et l’acier du personnage, de par leur nature, ne sont pas prévus avoir la même longévité. Ils devraient dans la durée se corroder et se dissoudre à des rythmes différents. Force toutefois est de constater qu’après dix ans passés dans une atmosphère sèche et une lumière tamisée les altérations sont infimes. De mémoire le négatif nous semble aujourd’hui moins contrasté et son pourtour a perdu de sa couleur. Quoi qu’il en soit  «Totem» poursuivra désormais sa sénescence d’abord au 197 rue Paradis, en compagnie de ses parents proches «Pierre blessée» et «Visage de pierre», également œuvres de  Jean-Yves Gosti puis, nous l’espérons,  de manière plus autonome chez qui saura l’accueillir.



Actuellement visibles à la galerie