Le sensible et l'intelligible



Dans les devoirs de vacances de Galerie Anna-Tschopp figurait cette année encore le parrainage de la sixième édition du festival d’art singulier de Meysse, en Ardèche. C’est un plaisir beaucoup plus qu’un devoir que nous n’esquivons sous aucun prétexte depuis la première mouture en 2015, à l’exception de deux discontinuités Covid. Jusqu’à présent notre rôle consistait essentiellement à parcourir les allées du salon, distribuant des satisfecit au gré de nos déambulations pour finalement distinguer l’élu de l’année, lequel avait l’insigne honneur de pouvoir être présenté au 197 de la rue Paradis. Comme beaucoup de labellisés «professionnels» ou de spécialistes autoproclamés nous ne faisions cependant qu’étaler très doctement notre ignorance, le fonds de commerce de Galerie Anna-Tschopp n’étant pas plus l’art singulier que l’art brut ou l’art outsider, quelle qu’en soit l’appellation. Notre incurie n’était cependant pas si abyssale puisque certains de nos choix se sont avérés perspicaces. En particulier celui de «Margot» dont le travail a su, depuis, pénétrer quelques collections et galeries de renom international. Toutefois quand nous avons présenté quatre de ses œuvres en 2016 nous avons réalisé un bide complet. Preuve tangible que malheureusement les Marseillais ne nous encouragent guère à être bons ou novateurs ou même seulement audacieux. Est-ce leur rôle ? Pour être tout à fait honnêtes nous ne le pensons pas. Ce serait simplement plus gratifiant si... Tout ceci est cependant de l’histoire ancienne et pour cette sixième édition nous avions décidé de mouiller la chemise et de devenir participant plutôt que de rester spectateur. D’autant plus qu’abritant désormais dans nos murs des artistes comme Pascal Verbena, Karl Beaudelère ou Philippe Gaillard nous avons quelque peu affiné notre expertise en art singulier, art brut ou art outsider, quelle que soit l’appellation qu’on veuille bien en donner. Cette première expérience a dépassé nos espoirs financiers, qui en l’occurrence étaient fort maigres, et surtout nous a permis de nous frotter aux avis d’un public et d’artistes que nous n’avons pas l’habitude de fréquenter. La mise en parallèle nous a permis de mieux comprendre leurs pratiques. Gérard Fromanger avait l’habitude de dire quand il commençait un tableau que la toile de celui-ci n’était pas blanche mais noire de tout ce que les autres avaient déjà fait sur le sujet. Sous cette perspective de l’histoire de l’art l’artiste qui souhaite s’y inscrire doit impérativement se différencier, trouver quelque chose de «nouveau» pour apporter son œuvre à l’édifice. Sa modernité dépend de la pertinence de ses choix, de la portée de ses «découvertes». Ce que nous avons vu lors du salon de Meysse sont des artistes qui tournent délibérément le dos à cette histoire de l’art. Le terme artiste est d’ailleurs ici impropre si on le considère dans sa terminologie actuelle de contempteur avisé de l’organisation sociale et démiurge du monde futur. L’artiste aujourd’hui se doit d’être un homme de vision dont les productions s’inscrivent dans un projet. A Meysse donc point d’artistes mais plutôt des artisans, au sens ancien du terme, entièrement tournés vers la réalisation d’objets, ne s’intéressant pas ou peu au signifié mais au signifiant. Toutefois la volonté actuelle de démocratisation extrême de tout et pour tout a pour conséquence ici d’aboutir à certaines faiblesses voire indigences dans la réalisation. C’est ce manque d’exigence envers le métier qui, selon nous, différencie en leur défaveur nombre de «singuliers» de leurs ancêtres sculpteurs de gargouilles ou petites mains chez Rubens. Le primitivisme et l’essentialité ne peuvent être pris comme alibi du manque de technique. A l’aune de ce marché fourmillant et en plein essor, la récente dévotion de certains critiques et organes de presse, jadis défenseurs de l’ultra contemporanéité, en faveur de l’art brut n’est donc pas nécessairement ce retournement de veste opportuniste que suggère un très actif blogueur, détracteur du «conceptualo-bidulaire» opéré selon lui par des «fellateurs de néant». Il est envisageable qu’il s’agisse d’une prise de conscience tardive jugeant possible que le monde de l’art ne soit pas unique mais dual. De ce fait, que sa perception soit envisagée sous l’angle du progressisme dans ses concepts ou sous celui de l’atemporalité de ses réalisations est légitime. Il appartient à l’amateur ou à l’artiste de savoir si son principal intérêt porte sur l’intelligible ou sur le sensible. Depuis Platon le débat n’est toujours pas clos.



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