Spéculation



On est parfois surpris sans être vraiment étonné. C’est ce qui nous est arrivé en fin d’année dernière. Nous visitions le capharnaüm habituel d’une exposition publique précédant la vente du même adjectif qui se tenait le lendemain chez un commissaire-priseur voisin. Nous étions venus pour examiner de plus près un tableau de Michel Tyszblat qui aurait pu nous tenter s’il ne nous était apparu en trop mauvais état pour nous séduire vraiment. Il faut savoir que les «laques» de cet artiste sont très difficiles à restaurer et que l’investissement, de notre point de vue, n’en vaut pas toujours son coût. Et comme nous étions sur place, pourquoi ne pas consacrer quelques minutes supplémentaires à une visite rapide du reste de la vente ? C’est alors que notre regard fut accroché par une très grande toile de Raymond Guerrier. Celle-ci par le personnage présent en bas à gauche rompait avec les nombreux «Paysage des Alpilles » qu’affectionnait particulièrement le peintre à cette époque et offrait une dualité qui par ailleurs semblait contrarier bon nombre de visiteurs. De manière assez inexplicable ce tableau nous interpelait, nous invitait à l’acquérir. Nous nous sommes donc inscrits à la vente et puisque lors de cette dernière personne n’a manifesté un intérêt particulier nous l’avons obtenu pour un prix très raisonnable. Une fois rendus à la galerie nous avons pris le temps de l’examiner de plus près. Le dos nous en a appris beaucoup. La présence d’une étiquette «Galerie Stiebel» atteste que l’œuvre est très certainement antérieure à 1960 puisque Raymond Guerrier a exposé dans cette galerie à plusieurs reprises lors des années 50 mais plus après. Il y est encore inscrit, à moitié effacée, la mention «SALLE MINAUX » qui laisse supposer qu’au cours d’une exposition le tableau a été présenté dans une salle attribuée habituellement aux œuvres d’André Minaux ou en compagnie de celles-ci. La corrélation n’a rien d’étonnant car au début des années 50 Raymond Guerrier côtoie André Minaux, Bernard Buffet et Paul Rebeyrolle dans le cadre de ce qui est nommé à l’époque «La jeune peinture». En 1954 les quatre feront même partie du jury qui décide de l’obtention du prix qui est lié à cette dernière. Cependant dans la deuxième moitié des années 50 Raymond Guerrier quitte Paris pour aller s’installer à Eygalières dans les Alpilles. Cette chronologie peut expliquer la dichotomie de l’œuvre. Le tableau est antérieur aux années 60 comme le laisse supposer l’étiquette de la «Galerie Stiebel» ; il représente les Alpilles, ce qui est en accord avec le départ de Raymond Guerrier dans cette région après 1955 ; et la proximité de Guerrier avec Minaux est inscrite dans l’Histoire. Il convient ici de revenir sur la manière de peindre de ce dernier à la fin des années 40, utilisant un trait épais, comme sculpté dans la pâte et des couleurs très sombres. Raymond Guerrier utilise quant à lui un trait moins lourd et est surtout plus coloré. De plus les personnages se font rares dans des œuvres plutôt orientées vers le paysage ou la nature morte. L’examen des couches colorées montre une surépaisseur qui atteste d’une réalisation en deux temps et il est donc tout à fait possible que la femme en bas à gauche de ce paysage soit un ajout amical d’André Minaux ; à moins que ce ne soit un pastiche réalisé en sorte de clin d’oeil par Guerrier lui-même. Il est évidemment aussi possible que ce ne soit qu’un élément atypique dans la production de Raymond Guerrier et que la mention «SALLE MINAUX» tracée au dos de la toile ne soit due qu’à un banal problème de distribution d’accrochage. La disparition de tous les témoins de l’époque fait qu’il est difficile aujourd’hui d’accréditer une version de préférence à une autre. Quoi qu’il en soit ce tableau fait montre de la parenté qui existaient entre les deux artistes et c’est probablement ce lien ponctuel, réel ou imaginé, qui a généré, hors de ses propres qualités esthétiques, l’attirance inexpliquée que nous avons ressentie à sa première vue.





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