Révolution numérique



Le numérique fait évoluer le marché. La composante la plus visible de cette transformation tient à l’apparition sur le marché des ventes aux enchères de nombreuses plateformes qui agissent en tant que guetteur et qui autorisent ensuite une intervention «Live», laquelle permet à qui le désire et où qu’il soit d’enchérir. Ce direct a déjà quasiment tué ce qu’ailleurs on appelle l’arbitrage de places, opération qui générait une part non négligeable de l’activité marchande. Rappelons que l’arbitrage dit de places ou de place à place consiste à profiter du décalage de prix qui peut exister pour un produit, ou dans notre cas la cotation d’un artiste, entre deux régions, du fait d’une disparité d’intérêt de l’une à l’autre. Aujourd’hui avec le raccourcissement du monde que procurent ces plateformes un artiste auparavant estimé ici et ignoré là peut voir sa cotation s’uniformiser du fait que ses amateurs locaux peuvent facilement intervenir quel que soit l’endroit où se déroule la vente. Nous avons ainsi vu à Marseille un sujet breton s’envoler dans une bataille internette à plus de huit fois son estimation haute alors que dans la salle personne ne manifestait de désir particulier. Cette facilité d’intervention met en concurrence directe les marchands et leurs clients avec pour principale conséquence que les premiers ne peuvent plus appliquer une marge normale sans se situer «hors marché» dans leurs prix de revente. Un état de fait qui les amène à opérer de plus en plus souvent en tant que courtiers plutôt que dans le cadre de leur code APE habituel. Le public trouve évidemment son intérêt dans cette nouvelle distribution des cartes. En effet bien que le différentiel soit en partie gommé par les frais d’adjudication, de transport et d’éventuelles remises en état, celui-ci demeure souvent encore conséquent. Mais l'embellie durera-t-elle ? Galerie Anna-Tschopp voit en effet se profiler plusieurs difficultés qui remettront probablement en cause cette nouvelle organisation du marché. Tout d’abord, comme elle le proclame depuis ses débuts, pour elle tout ne se vaut pas. Chaque œuvre a une spécificité, une histoire qui déterminent l’intérêt que lui portent ou lui porteront les amateurs. Or les estimations qui «encadrent» la valeur supposée d’une œuvre à l’occasion d’une mise en adjudication se font par recours à des moyennes sur des ventes passées. Procédé qui par son principe est non seulement toujours en retard sur la valeur du moment mais tend aussi à amalgamer le bon et le moins bon, voire le très mauvais. Il appartient donc à l’acheteur, marchand ou particulier, de juger pour chaque lot si et jusqu’à quel niveau celui-ci mérite attention. L’avantage va évidemment ici au marchand qui par obligation professionnelle se doit d’être au fait des prix et qui, ne se positionnant pas pour satisfaire un désir immédiat mais dans le but d’une revente, peut surenchérir en prenant pour postulat que demain lui rendra la survalorisation. C’est pour lui plus une question de confiance en son jugement et de trésorerie que d’opportunité. Une autre objection que nous émettons quant à la pérennité du système est l’attrition programmée de son fonds de commerce. Les ventes aux enchères sont par nature une activité de seconde main, avec par là même une obligation de se réactualiser en continu. Certes il y aura toujours de fervents amateurs du passé mais leur champ de prospection représente une véritable peau de chagrin du fait de l’usure naturelle, des destructions et des «saisies conservatoires» effectuées par les institutions publiques et privées. Il y a donc une nécessité commerciale vitale à renouveler le stock. Or il n’entre ni dans les attributions ni probablement dans les appétences des commissaires-priseurs d’arpenter les ateliers pour dénicher et construire les réputations des Maîtres de demain, petits ou grands ; rôle qui incombe traditionnellement aux galeries et marchands dits prospectifs. Le désamour des amateurs pour ces derniers au profit de ventes aux enchères plus sécurisantes conduit donc à les fragiliser et affecte leurs capacités à régénérer la ressource globale. Si elle se maintient cette tendance pèsera à terme sur le chiffre d’affaires des SVV, qui disposent cependant d’alternatives, mais risque d’être bien plus tôt mortelle pour des galeries dont les rangs s’éclaircissent déjà. Pour Galerie Anna-Tschopp, comme souvent, la solution est probablement conventionnelle. Face à cette nouvelle concurrence les marchands doivent retrouver des marges viables et pour cela travailler « dans le temps » sur un stock qui leur est propre. Le dépôt, financé par les artistes, est un système en fin de vie qui ne correspond plus aux attentes des uns et des autres. Plus que jamais l’adage qui dit que «en art on s’enrichit de ce qu’on ne vend pas» s’avère d’actualité. A condition de pouvoir tenir et de ne pas trop se tromper car il est aussi possible de se ruiner à ce jeu là.



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