Le marché est-il atone ?



A peine publiées, nos dernières Brèves doivent s’adjoindre un post-scriptum. En effet la maison Sotheby’s, un des opérateurs qui donnent son tempo au marché, adressait à tous ses correspondants une information selon laquelle ses frais d’adjudications acheteurs allaient nettement baisser. Cette annonce nous a surpris car elle marquait une nette cassure de la tendance haussière jusqu’alors en vigueur. Pour saisir la nature du problème il est bon de revenir un peu en arrière. Depuis Henri II le commissaire priseur avait pour statut d’être un officier ministériel qui opérait en monopole et devait acheter sa charge. Sa rémunération était fixée par l’Etat. En l’an 2000 ce statut est abandonné au profit d’une classique structure commerciale dénommée Société de Ventes Volontaires, qui elle-même laisse la place en 2008 à celle d’Opérateur de Ventes Volontaires (OVV). Ces transformations avaient pour but de casser le monopole, de conformer le marché français aux normes européennes et de permettre aux opérateurs étrangers d’y intervenir. Les premiers à profiter de leur libération furent les frais qui s’instituèrent «libres et non-négociables». Ces termes entérinaient une prédisposition naturelle à la hausse. En effet une libéralisation n’engendre une baisse de prix que si et seulement si le marché est ouvert à la concurrence. Or la condition n’est pas remplie en vente publique puisque les objets présentés le sont généralement sans concurrents immédiats ni même prochains. La liberté non-négociable se mue alors rapidement en droit au diktat car si l’acheteur conserve le choix d’enchérir ou pas sur l’objet qu’il convoite il n’a pas celui de l’opérateur de ventes et doit se soumettre au taux de frais de ce dernier. Et c’est ainsi que les frais «libérés» sont passés de 9% HT en 1995 à plus de 25% aujourd’hui ; montants sur lesquels s’applique en France une TVA de 20%, qui porte le renchérissement à 30% et plus par rapport au prix «au marteau». Cette escalade a le plus souvent été légitimée au prétexte de celles des débours en publicité, référencement et expertises diverses. De manière moins ouverte et en forme à peine masquée de rétrocession de commission, les OVV se doivent aussi de soigner leurs meilleurs clients aux champagne, petits fours et autres services VIP. Mais toutes les fêtes ont une fin, et la communication de Sotheby’s en est peut-être annonciatrice. Que dit ce courrier ? Il fait état d’un marché des enchères en pleine euphorie tant au niveau du chiffre d’affaires que par le nombre d’œuvres trouvant preneur. Il annonce une baisse à 20% HT des frais acheteurs. Il révèle qu’une enquête d’opinion a montré de la part des sondés un indice de satisfaction supérieur à 90% en faveur de cette baisse et que, raisonnant en capacité globale stable, ils envisageaient de reporter l’économie réalisée sur leurs limites d’enchères. Il y a cependant lieu de s’interroger sur l’avantage que pourrait tirer un OVV d’une diminution de ses revenus alors que son volume d’affaires est annoncé au plus haut et que ses augmentations de frais pendant plus de deux décennies ont été acceptées sans heurt et sans nuire à ce même volume d’affaires, bien au contraire. Lier les différents paragraphes de cette annonce alors qu’ils sont présentés comme indépendants permet cependant d’entrevoir une motivation fort différente de ce qui est introduit comme un superbe cadeau offert à la clientèle, une sorte de partage des fruits de la réussite. Pour cela il faut en revenir au moteur même de ce qui a assuré ce succès : la mise sous pression des acheteurs que nous avons évoquée plus haut.  Pour s’exercer celle-ci doit s’assurer de l’appui des vendeurs. A l’inverse des frais acheteurs qui sont officiels, «libres et non-négociables» la discrétion règne sur ceux qui sont attachés aux vendeurs et pour lesquels rien n’est vraiment clairement défini.  Il est même plausible que pour inciter des collectionneurs à mettre sur le marché des œuvres iconiques des remises substantielles, voire des exonérations totales leur soient concédées. Certaines maisons iraient même jusqu’à garantir un montant minimal de cession. Le courrier de Sotheby’s pourrait alors, selon nous, indirectement dévoiler un marché bloqué à la hausse et des vendeurs de ce fait réticents à s’engager. Pour quelles raisons ? Parce qu’une raréfaction des pièces disponibles les mettrait en position de force vis à vis d’un OVV qui se retrouverait ainsi coincé entre des vendeurs exigeant mieux et des acheteurs qui, selon un sondage, confirmeraient leur budget mais sans pour autant montrer une intention de l’augmenter. Les frais prélevés aux vendeurs étant déjà au plus bas, la solution envisagée serait de transférer mécaniquement au cédant une partie de la commission auparavant appliquée à l’acquéreur.  Si notre hypothèse se vérifie le pari s’avère risqué car il présuppose que les acheteurs se maintiennent dans leurs intentions et que les vendeurs se contentent de ce simple transfert.



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